Et si les objets pouvaient raconter une histoire ? À l’Institut français du Cameroun, l’exposition ACOMA explore la mémoire de l’esclavage à travers des œuvres en matériaux recyclés, entre identité et transmission.
Des boutures de Manioc, encastrées dans dans des pneus plein de terre, des représentations d’animaux féeriques faites de vielles bouteilles en plastique et de ficelles. Si l’on y projette de la lumière, vous verrez sur les murs de la galerie de L’Institut français du Cameroun, un bout d’histoire qui fascine. Nous avons parcouru ces œuvres pour vous.
DES OBJETS QUI PARLENT AU CŒUR
L’histoire de l’esclavage, douloureuse et brutale, bouscule les sens et ravive une mémoire parfois enfouie. Mais elle éclaire aussi, avec force, notre quête de liberté.

Objets ramassés lors de voyages par les artistes.
À l’entrée de la salle d’exposition, un grand rideau violet sépare l’introduction des œuvres plus vivantes, bien que statiques, de Jean-Michel Dissake. Samantha Morin, artiste sonore, accompagne ce voyage dans le temps avec des sonorités qui nous interpellent. Entre cris d’oiseaux et bruits semi-métalliques et organiques, il y a matière à s’interroger. Jean-Michel et Samantha ont, au fil de leurs voyages en Martinique et dans des contrées africaines, collecté des objets du quotidien qui retracent une histoire. Des lampes-tempêtes surmontées de têtes de poupées, des vieux chaudrons aux becs d’oiseaux rares, en passant par les coris. Des objets ordinaires, chargés d’une mémoire extraordinaire.

Lampe et poupée recyclées
Mais au-delà des objets, l’exposition prolonge ce dialogue avec la mémoire à travers un autre médium : l’image.
UNE IMAGE, MILLE MOTS
Nous approchons de photographies accrochées sur deux murs en diagonale. Les médiatrices culturelles Vanessa Mbarga et Sophonie Nanga nous racontent l’histoire de l’esclavage et de son abolition en Martinique, d’où est originaire l’artiste sonore Samantha Morin.

Histoire de la Martinique en images
Un arbre, aussi mystique qu’étrange, attire le regard. Perlé d’épines, grosses comme des fèves de cacao, il intrigue : pourquoi est-il là ? Nous apprenons qu’il aurait servi, à l’époque, à torturer les esclaves rebelles. On les y attachait, dos nus, exposés à ces épines presque vampiriques qui buvaient leur sang, marquant les corps autant que l’histoire.

Arbre de torture des esclaves au XIXe siècle
Et pourtant, malgré la violence, ils n’ont jamais cessé de résister.
Sur le second mur apparaissent des lieux de rébellion, des déclarations de liberté, ainsi que le texte d’abolition de l’esclavage de 1848 en Martinique. Trois bustes d’hommes y sont également exposés, ils sont quinze au total sur l’île, représentant ceux qui se sont battus jusqu’à la fin pour la liberté de tout un peuple.

Photographies de statuts historiques de Martinique
ACOMA, RAMPEZ OU MOURREZ
C’est sans doute l’œuvre la plus imposante de la deuxième phase de l’exposition. Un arbre fait de barres de fer, de toiles de jute et de guirlandes multicolores se dresse devant nous. À ses pieds, des racines géantes semblent se dérober.

Représentation de l’ACOMA à échelle réduite.
Selon le récit, les esclaves y rampaient pour échapper aux oppresseurs. Certains y laissaient la vie, d’autres y trouvaient la liberté qu’ils avaient tant cherchée.
Cet arbre, devenu sacré pour les survivants et leurs descendants, dépasse pourtant les frontières de la Martinique. Il résonne aussi auprès de visiteurs camerounais, qui y reconnaissent un écho de leur propre histoire et de leur identité culturelle.
« C’est la première fois que j’assiste à une exposition de ce genre et je suis émerveillée. Des choses qui se sont passées il y a si longtemps nous interpellent encore aujourd’hui, sur nos relations avec les autres… et sur la joie que ce type de crimes ne se perpétue plus de cette manière », confie Brandy.
LA CULTURE COMME HERITAGE VIVANT
Regard Pluriel vous invite à découvrir cette exposition artistique, qui réserve encore bien des surprises. Entre lumière et zones d’ombre, l’histoire de l’humanité se dévoile ici dans toute sa complexité et rappelle, surtout, ce qui nous relie.
La première phase, intitulée « ACOMA, cabinet de curiosité », s’est achevée en février dernier. La deuxième, « Paysage et territoire », se poursuit jusqu’au début du mois de juin. Une troisième phase a d’ores et déjà été annoncée, et fera l’objet d’un prochain numéro.
Car au fond, la culture reste l’un des derniers espaces où la mémoire, l’identité et l’espoir continuent de dialoguer.
